Juliette dans son bain

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Le livre s’ouvre sur une interview dans le journal télévisé de Roni Kandiotis, un homme d’affaire accompli . Une sortie publique rare pour un homme habituellement discret, voire insaisissable. Il concède tout de même cet entretien car en amoureux des arts et généreux mécène, il vient d’offrir à la France deux tableaux qui portent le même nom, Juliette dans son bain, l’un de Picasso, l’autre de Braque.

La nouvelle du don des deux tableaux sera vite éclipsée par celle de l’enlèvement de la fille du richissime homme d’affaire. S’ouvre alors une enquête policière pour retrouver la jeune héritière et forcément accompagnée de tout le cirque médiatique qui l’accompagne. Qui veut du mal à cet homme? Un esprit brillant, un homme d’affaire exceptionnel qui doit sa réussite à sa seule clairvoyance? On peut naturellement s’attendre à une demande de rançon mais les intentions des ravisseurs sont tout autres. Ils exigent la parution dans la presse de dix textes dévoilant chacun un évènement du passé de cet homme.

Peu à peu les lettres sont dévoilées et le doute gagne la presse. Roni Kandiotis n’est peut être pas si innocent. Comment peut on arriver au sommet sans quelques cadavres dans le placard? L’auteur offre une réflexion sur l’ascension sociale, le rapport au média, qui après avoir fait l’éloge de cet homme finissent par remettre en question son intégrité jusqu’à questionner les véritables raisons de sa générosité. Ce qui est intéressant, c’est que Roni Kandiotis ne nie nullement ce que les ravisseurs lui reprochent. En effet il offre suite à chaque lettre une autre vision des évènements qui se sont déroulés.

Ce qui s’annonçait au départ comme un roman policier, ne l’est pas tout à fait. Cette enquête n’est qu’un prétexte pour évoquer les nombreux questionnements de l’auteur. Ces derniers sont certes très intéressants mais finissent par desservir le récit. Le lecteur finit lui même par se lasser et se désintéresser de cette histoire.

« Le pays ne s’intéressait plus au rapt de Lara. C’était sur lui qu’était focalisée l’attention de la presse Roni Kandiotis, l’homme aux milliards dont chacun avait cru qu’il avait mené une vie exemplaire et qui se révélait être un personnage impitoyable et sournois »

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Amours de Léonord de Recondo

Amours de Léonord de Recondo

L’histoire se déroule au début du XXème siècle dans une petite ville du Cher. L’époque, le choix de couverture, l’ensemble pouvait laisser présager une romance à l’eau de rose mais dès les premières lignes, on a su qu’il en serait autrement. L’entrée en matière est brutale, bien loin des « Amours » énoncés dans le titre. Le livre s’ouvre sur une scène de viol, Anselme de Boisvaillant, un charmant notaire de bonne famille, abuse de la très jeune Constance, l’employée de maison âgée de seulement 17 ans.

Victoire, l’épouse d’Anselme, doit faire face à ses désillusions. Avec ce mariage, sa vie semblait prendre un tournant idyllique, elle se délectait de son nouveau statut et éprouvait du plaisir à être Madame de Boisvaillant. Pourtant, cinq ans plus tard, elle dépérit d’ennui dans ce mariage. Elle n’a jamais connu cette passion décrite dans les livres et par dessus tout, elle devient obsédée par son désir de maternité, un enfant qu’elle devra obtenir coûte que coûte.

Le destin de Céleste et Victoire, deux femmes si différentes se retrouve lié. Derrière les murs de cette maison bourgeoise, une passion tout à fait inattendue va naître. Au contact l’une de l’autre, elles vont apprendre à découvrir leurs propres corps et une féminité jusque-là insoupçonnée. L’histoire bascule et les personnages s’affranchissent de leurs peurs ancestrales.

Cependant, un livre est mémorable par ses personnages, qu’ils soient attachants, forts en caractère et avec une identité propre. Or ici, on peut parfois regretter que l’ombre de grands romans plane sur cette histoire. Difficile de se défaire de Madame Bovary par exemple, ce qui nous laisse une impression de déjà-vu. Mais peu importe, le point fort du livre reste l’écriture sublime de Léonord de Recondo, une tension tout au long du récit car, on le sent, il y aura bien un prix à payer pour ces instants volés.

« Leurs existences à tous sont finalement étrangement imbriquées, c’est ce qu’il comprend tandis qu’elle jette un deuxième corset dans un grand éclat de rire. Ils sont tous dépendants les uns des autres, chacun à sa manière, liés aux us et coutumes, liés à leur rang social. »

On a lu un livre de Youtubeur!

Nous n’avions jamais succombé  à ce qui est devenu une grande mode dans le monde de l’édition, le livre de Youtubeur. Le livre ou plutôt le manga en question, est celui de Kevin Tran, alias le Rire Jaune.  Pour ceux qui ne le connaissent pas Kevin Tran est ingénieur qui, aidé de son petit frère Henry, fait des vidéos humoristiques. Leur chaîne principale a pour slogan « Parce qu’un Asiat qui n’utilise pas l’accent peut quand même vous faire rire ».

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Bien souvent les youtubeurs ne sont ni écrivains ni dessinateurs, ce qui ne décourage pas les maisons d’éditions qui misent sur leur popularité. Mais ce passionné de mangas a contourné le problème de manière plutôt intelligente. Il a fait appel pour réaliser les dessins de Ki et Hi à une de ses talentueuses abonnées, Fanny Pantigny,

Le manga Ki & Hi Tome 1 : Deux Frères retrace les aventures de deux frères, qui ressemblent fortement à Kevin et Henry. Le manga est truffés de petites références et il est difficile à notre sens, d’adhérer à ce type d’humour si vous n’êtes pas familiers avec l’univers du Rire Jaune. Le manga reprend la même recette que les vidéos, mais celles ci fonctionnent grâce à la personnalité  les deux frères qui insufflent un certain rythme au texte et possèdent une gestuelle assez reconnaissable.

Sans être un énorme coup de cœur, ce manga nous a toutefois fait rire, même si certains passages sont mieux réussis que d’autres.  L’idée pour le chapitre sur le régime est très originale. Mention spéciale aux dessins de Fanny Pantigny qui a un énorme talent et qui grâce à cette opportunité a pu réaliser son rêve: signer son premier manga.

Le phénomène Six of Crows

Le phénomène Six of Crows

Six of Crows est un livre plébiscité par les lecteurs qui ne tarissent pas d’éloges sur ce livre qualifié de « coup de cœur violent », « incroyable », « addictif » et bien plus encore. L’auteure Leigh Bardugo ne s’y trompe pas et dans ses remerciements, elle s’adresse directement aux blogueurs/booktubeurs qui ont largement contribué à son succès. Alors mérite-t-il toute cette attention?

Il s’agit du premier tome d’une série de deux livres. Ce premier opus est basé sur un univers introduit par l’auteure dans une précédente trilogie Grisha, mais qu’il n’est pas indispensable de connaître pour la compréhension de Six of Crows.

Dans Ketterdam, théâtre de rixes entre gangs rivaux, Kaz, jeune malfrat aussi dangereux qu’ambitieux, se voit confier une mission impossible. Pour peu qu’on lui offre une somme d’argent suffisante, il ne recule devant rien y compris pénétrer dans le palais de glace qui est un lieu réputé imprenable afin de voler un précieux trésor. Pour mener cette mission à bien, Kaz décide donc de réunir une équipe aux talents exceptionnels.

La grande force de ce livre réside dans la diversité et la complexité de ses personnages.

  • Kaz, surnommé « Dirtyhands » et qui appartient au gang des Dregs. Il est intelligent, mystérieux et adepte de coup bas. Il a toujours un coup d’avance y compris sur les membres de sa propre équipe.
  • Inej, le spectre, une espionne hors pair.
  • Nina, une grisha redoutable mais sensible.
  • Jesper, le meilleur tireur d’élite des Dregs. Il apporte un peu de légèreté dans cet univers très sombre.
  • Matthias, un ancien Drüskelle, chasseur de Grisha, qui est enrôlé de force dans cette aventure.
  • Wylan, un expert en démolition venu d’un milieu privilégié, qui a quitté le domicile familial pour des raisons que tous ignorent.

Le choix de la narration de Leigh Bardugo est brillant. Le lecteur peut se familiariser avec les personnages puisque tour à tour, chacun d’eux endossent la voix du narrateur . On découvre par la même occasion leur histoire et leurs fêlures. Le récit sur le passé de Kaz est particulièrement glaçant.

Tous les ingrédients sont réunis (de manière presque artificielle) pour séduire les amateurs du genre fantasy: des personnages jeunes entre 16 et 18 ans venus d’horizons différentes (vous finirez bien par succomber à l’un d’eux), un fond de romance, un peu d’humour et une bonne dose de violence. Le succès du livre s’explique également par le travail de l’éditeur, une couverture et des illustrations sublimes. Cela peut paraître futile mais c’est un argument de vente non négligeable, surtout quand il s’adresse à un public majoritairement jeune.

Pour ma part, j’ai trouvé le début du livre laborieux voire pénible. D’ailleurs, c’est bien pour cela que je parle à la première personne puisque ma petite sœur a lâchement abandonné la lecture au premier chapitre. Le lecteur se retrouve plongé dans cet univers sans préambule, noyé dans un trop-plein d’informations. Même si j’ai fini par m’attacher à ces personnages et malgré une fin spectaculaire, je n’ai pas ressenti l’urgence de découvrir la suite.

À la rencontre de Salinger

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Mon année Salinger est un récit autobiographique de Joanna Smith Rakoff dans le New York des années 1990. Fraîchement diplômée en lettres, Joanna se retrouve propulsée dans une agence  littéraire mythique et hors du temps. L’histoire est quelque peu aménagée mais l’auteur rappelle cette phrase d’Abigail Thomas à propos du récit autobiographique « la vérité, racontée aussi bien que possible ».

L’Agence dans laquelle l’auteur est embauchée a un atout de taille. En effet, parmi ses clients se trouvent un certain « Jerry « qui n’est autre que le fameux J.D. Salinger, auteur, entre autres de L‘attrape-cœurs. Ironie du sort, Joanna se voit confier le courrier de fan de Salinger alors qu’elle même, n’a jamais lu une seule de ses œuvres. Elle, qui a une maîtrise de lettres, dira qu’elle est passé à côté de cette lecture. Joanna finira par lire les livres de Salinger et succombera à son tour à cet auteur mythique.

Nous avons adoré l’ambiance feutrée de ce livre, à une époque où toutes les rédactions et toutes les agences commencent à se moderniser, mais dans cette fameuse Agence tout progrès est proscrit. Les ordinateurs sont considérés comme étant une perte de temps, une simple lubie passagère. Armés de dictaphones  et d’antiques machines à écrire, les employés de cette agence évoluent dans un monde que l’on sent sur le point de disparaître, ce qui rend le livre d’autant plus émouvant.

Le titre choisi pour ce livre « mon année Salinger » est évidemment destiné à piquer la curiosité des inconditionnels de l’auteur. Rappelons que Salinger a vécu reclus, ne concédait aucune interview et nous connaissons trop peu de choses sur lui. Cependant , ce livre n’est pas un livre sur Salinger, l’histoire est centrée sur la vie de Joanna, d’ailleurs une part non négligeable du récit concerne sa vie personnelle auprès de son petit ami de l’époque.

Le livre rappelle par bien des aspects Le Diable s’habille en Prada, mais les deux styles d’écritures sont incomparables. Mon année Salinger est un livre sur l’entrée dans le monde adulte, tendre et en aucun cas revanchard ou  caricatural. C’est également un livre sur la rencontre d’une lectrice et d’une œuvre. Finalement, que l’on aime ou non l’œuvre de Salinger, ce livre reste une excellente lecture.

« Salinger n’était pas mièvre. Son œuvre n’était pas nostalgique. Il ne s’agissait pas de contes de fées racontant les histoires de petits génies arpentant les rues du New York d’antan. Salinger ne ressemblait pas du tout à ce que j’avais imaginé. Pas du tout.
Salinger était brutal. Brutal, drôle, précis. Je l’aimais. Tout, j’aimais tout »

Riquet à la houppe

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Comme à chaque rentrée littéraire, nous étions impatientes de découvrir le nouveau cru d’Amélie Nothomb. Pour tout inconditionnel de son œuvre, il s’agit d’un rendez-vous incontournable, la quasi-certitude de passer un bon moment de lecture.

Amélie Nothomb s’inspire une nouvelle fois d’un conte de Charles Perrault pour son nouveau roman: La Belle au bois dormant ? Le Petit Chaperon rouge? Non Riquet à la houppe À ce stade, on ravale sa fierté et on ressort les contes de Perrault. Après avoir découvert le conte de Charles Perrault (mieux vaut tard que jamais), rien d’étonnant à ce qu’Amélie Nothomb s’en soit inspirée. Nous retrouvons les thèmes qui lui sont chers: l’enfance, la cruauté, une opposition entre l’extrême laideur et la suprême beauté, l’intelligence et la stupidité.

Dans cette version revisitée du conte, Énide donne naissance à son premier enfant à l’âge de 48 ans qu’elle nommera Déodat. La seule réaction moralement acceptable de la part de parents est l’émerveillement devant leur progéniture. Cependant,  elle ne peut s’empêcher de trouver cet enfant bien laid. « On eût dit un nouveau-né vieillard: fripé de partout, les yeux à peine ouverts, la bouche rentrée- il était repoussant ».

Énide a un regard lucide, malgré l’amour qu’elle porte à son enfant, Déodat est pour le moins hideux, monstrueux même. Malgré tout, comme pour le consoler de son triste sort, Déodat est doué « d’une forme supérieure d’intelligence » qu’Amélie Nothomb appelle « le sens de l’autre ». Cette capacité à écouter et comprendre l’autre est plus intéressante que celle mesurée vulgairement par des tests de QI.

Trémière, à l’opposé de Déodat, est une beauté sans pareil. C’est une enfant calme, contemplative mais son sort n’est pas pour autant plus enviable, car l’extrême laideur comme l’extrême beauté mènent toutes deux dans cette histoire à l’exclusion.  Nous suivons alors l’histoire de ces deux personnages diamétralement opposés et finalement semblables. Ils ont le malheur d’être différents, ils détonnent au milieu de la masse et cela leur vaut mépris, brimades ou pire, une totale indifférence.

Ce livre a quelque chose de différent, dixit le twist final des derniers livres qui nous laissaient sur notre faim. Amélie Nothomb nous offre une belle histoire avec une « vraie fin » sans pirouette cette fois mais le livre reste toute de même dans la lignée des précédents. Ses détracteurs pourront se rassurer, ils pourront continuer à lui reprocher un livre trop court, une police de caractère immense, un style très simple proche de l’oralité mais néanmoins agrémentés de quelques mots savants.

Le succès en librairie des romans d’Amélie Nothomb ne se dément pas, mais même parmi ses lecteurs les plus dévoués des voix s’élèvent, lassés de cette production quasi-industrielle. On aimerait la voir se consacrer pendant quelques années à une œuvre plus majeure. Toutefois, c’est bien ce mode d’écriture qui a contribué à la construction de sa propre légende.

Après un silence crucifiant, les gens finissaient par hasarder un commentaire d’une maladresse variable: « C’est le portrait de son arrière-grand-père sur son lit de mort. »

Mémoires d’un perfectionniste, Jonny Wilkinson

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Suite aux lectures décevantes de trois classiques, nous nous sommes rabattues sur un livre totalement inattendu qui siège sur une étagère de notre bibliothèque depuis bien trop longtemps: Mémoires d’un perfectionniste du très célèbre rugbyman Jonny Wilkinson. Nous avons abordé cette lecture sans a priori ni attentes particulières et Oh quelle surprise!

Cette biographie peut plaire à un inconditionnel du rugby tout comme à une personne dont les connaissances de cet univers sont pour ainsi dire inexistantes (nous en sommes la preuve). Il y a une raison à cela. En effet, au delà du simple parcours d’un rugbyman, ce livre expose un homme déterminé, un homme qui se bat contre sa peur paralysante d’échouer grâce à un travail acharné et une discipline sans faille.

Le sentiment qui se dégage de cette lecture et celui d’avoir affaire à un homme honnête.  Il dévoile tout, le bon et le mauvais, ses moments de faiblesses et ses victoires, lorsqu’il fait preuve d’humilité mais aussi quand il se montre incroyablement grossier. Son but n’est pas d’embellir son personnage mais de montrer qui il est réellement. Il en faut du courage pour se révéler de cette façon surtout quand on est de nature timide et réservée comme lui.

Loin du portrait dressé par les médias, on découvre un athlète très sensible qui montre dès le plus jeune âge un perfectionnisme à tout point de vue, aussi bien les dimanches sur un terrain de rugby que la semaine pendant une dictée. Armé d’une volonté de vaincre inouïe et de grands rêves, Jonny Wilkinson entreprend de réaliser son but ultime: devenir le meilleur joueur de rugby qui n’ait jamais existé.  

Le style est simple, presque naïf par moment mais gardons à l’esprit que malgré ses nombreux talents, Wilkinson n’est pas un écrivain de métier. Mais ce ton adopté, dépourvu de toute fioriture, rend justement la lecture agréable et permet de se plonger directement dans le vif du sujet.

Mémoires d’un perfectionniste, jamais un livre n’aura aussi bien porté son nom. Cette biographie est sans une once d’hésitation, notre coup de cœur de l’année. On en tire personnellement un important enseignement concernant le chemin qui mène à la réalisation de ses objectifs. Le talent naturel ne fait pas tout et l’ascension vers la gloire est loin d’être linéaire. La vie, même celle d’une légende de rugby, est jonchée de déceptions, de remises en question, de défaites et de nuits où l’insomnie et l’angoisse l’emportent.

« Voilà la raison pour laquelle je recherche la perfection: je souffre trop quand je n’y parviens pas. »